Séquence émotion. Une fois savouré le petit déjeuner de pain bio, de thé lavande et de blédine d’épautre, nous remontons à pied vers le grand hangar mystérieux, à côté duquel sont rangés nos véhicules. Eric ouvre les portes du bâtiment, puis ébahis, nous découvrons sa collection d’objets et de véhicules des croisières Citroën. Sans mot dire, il se dirige vers une ancestrale autochenille Citroën bardé de son équipement d’époque, tourne un petit bouton du tableau de bord, puis calmement, et d’un coup sec et précis sur la manivelle à l’avant du moteur, il réveille cette mécanique de légende.
Eric s’installe au volant de sa Citroën B2 à chenille, enclenche la première. Nous nous écartons respectueusement, alors que la Citroën se dirige vers nos autos. Je saute à ses côtés et dans un regard complice, muet et souriant, je savoure cet instant. La B2 de la Croisière Noire vient s’installer entre deux nos Traction 11B 1950, pour immortaliser des images d’inspiration.
Photos de groupe, séance reportage, puis embrassades, séparations, regards complices… Nous saluons nos hôtes avant de partir, une fois encore. Partir, toujours partir…
Nous dévalons les contre forts Alpins vers Forqualquier, avant de rejoindre l'autoroute A51, car nous avons un bateau à prendre à Marseille dans 13 heures. 11H30, message radio de la Traction " Escargot Ailé " : " on a un bruit bizarre à l'avant, on s'arrête sur la bande d'arrêt d'urgence "… Arrêt sécurisé sur le bas côté, diagnostique rapide : ventilateur avant fendu. On repart au ralenti vers la station BP un peu plus loin pour réparer et un dernier ravitaillement en carburant. Je ne me doute pas alors que cette station est un mauvais choix…
14H00, la panne est provisoirement réparée avant de faire mieux à Tunis. Nous reprenons notre course vers Marseille, mais à 30 km du vieux port, je reçois un nouveau message radio de " Escargot Ailé " : Eric, tu as une fumée inquiétante qui sort du pot d'échappement… Je vérifie dans le rétro et découvre effectivement un déconcertant présage mécanique. A chaque décélération et accélération, le moteur relâche une fumée bleue gris de mauvaise augure. Guide de soupape ? Piston percé ? Segment cassé ?… Impossible à dire. La pression d'huile est bonne. La température d'eau aussi. Je poursuis sans forcer en restant sur le couple moteur jusqu'à Marseille, envahi par le stress d'un éventuel abandon avant d'avoir commencer… Une camionnette d'artisan local nous double en klaxonnant et nous fais signe de la suivre. Dominique a reconnu son copain Bernard Patrice, responsable du Club Traction-Avant du coin. On lui explique par la vitre qu'on doit se rendre au port de la Goulette. Il nous suffit alors de le suivre jusqu'au quai d'embarquement, où nous stoppons les moteurs à 13H00. Retrouvailles avec mon copain Franck Sablot et sa femme, tractionnistes de Marseille venus une fois encore nous encourager. Ma Traction " Scarabée rampant " fume de plus en plus, mais les portes d'accès du bateau sont à portée de roue. 15H00, les formalités sont effectuées, les autos sont à fond de cale, chacun peu monter sur le pont. Je reste auprès des autos pour apposer les autocollants de nos partenaires sur les carrosseries, puis je rejoins l'équipe à la poupe de ce navire amiral de la CTN, le " Carthage ".
16H00, La Canebière s'éloigne à l'horizon, les liaisons des téléphones portables se terminent, le point de non retour est franchi, malgré cette angoisse d'un moteur pourtant tout neuf qui semble rendre l'âme… Mon dernier appel téléphonique a été pour mon copain tunisien Hachemi pour lui expliquer ma situation mécanique. Ses derniers mots captés seront : " ne t'inquiète pas, navigue en paix, je m'occupe de tout, tu seras attendu à ton arrivée au port de la Goulette "… Bip… bip… bip…. La voix est coupée par l'éloignement des côtés, me laissant seul avec cette incertitude. Cependant, je ne m'en fait pas trop. Des galères, j'en ai eu d'autres dans mes voyages précédents, et ma bonne étoile est toujours intervenue lorsqu'il le fallait. Je ne suis pas croyant, mais je suis persuadé que rien n'arrive pas hasard. Je laisse donc un peu de mou à la bride de ma vie et de cette aventure. Je suis prêt à tout. Inch allah.